Nuit- Primale
photo : Philippe Bréson
Je veux tout maintenant tout de suite avec toi.
C'est une nuit devenue sans fin, qui concentre en elle tous nos fantasmes les pires partagés, nuit primale réfractée par les années et les premières lueurs de l'aube, faite de cris, de râles, d'essoufflements, animale et viscérale, elle est ancrée tout au fond de nos chairs, avec son viol parfait, résultant d'heures lentes d'attente, une soirée entière à te regarder et te dire non sans retenue, te faire mal en attendant que tu prennes les choses en main, si tu les prends, si tu me prends tu n'auras plus jamais mal - et me regarder faire, experte et téméraire, me regarder jouer avec la Bête, Belle en détresse sous ses yeux pers qui me transpercent, de part en part offerte tout en offrant la résistance nécessaire.
De temps en temps le bruit des voitures dans l'avenue, partie intégrante du scénario, une dispute lointaine ou une chanson de mec bourré, des gens qui rentrent de soirée. Derrière les persiennes fermées et tout en bas des six étages, le bruit forcément s'atténue en montant jusqu'à nous.
J'ai dormi cette nuit la première avec toi.
Encore noire d'ombre, blanchie tout au bord, l'aurore nue est apparue à l'orée de ce jour vierge à jamais, c'est là que tu me réveilles, que tu me prends, que tout bascule en notre intime violence, saccage obligé, l'arc tendu au maximum se détend soudain, la flèche part, presqu'invisible tant elle est rapide, dans l'arène les fauves sont lâchés, feulements de bêtes brutales et affamées trop longtemps.
L'odeur entêtante des chairs aimées, mêlant tout ensemble le sang menstruel, le sperme, la sueur mâle, et qui répond à la blancheur immaculée des draps et du ciel qui enfin se découvre...
C'est le matin.
