FranckZ

photo : Franck L.

Il était venu le coeur léger, confiant, joyeux presque, sûr de lui. Enfin, le moment était venu, il allait pouvoir l'approcher en toute sécurité, en toute maîtrise, comme il avait toujours procédé. Il se sentait bien, presque un pur esprit, un dieu quoi.

Quand il la vit tout d'abord, il eut un instant très bref de flottement. Droite et lointaine, affichant un demi-sourire de circonstance, sanglée dans son jean très étroit et son cuir noir comme dans un écrin fermé, elle répondait à peine à ses mots. Il mit cela sur le compte de la gêne liée à l'attirance. Et persista dans sa bonne humeur et sa toute puissance.

La nuit d'hiver était vite tombée et le froid commençait à s'imisser entre la chair et les tissus des vêtements. Les passants se faisaient plus nombreux à cette heure de sortie de bureau. Elle se leva. Il insista pour payer son café, il pouvait bien faire ça tout de même.

Et puis vint le moment de se quitter. Il se sentait au bord. Il ne s'était rien passé du tout. Elle avait à peine souri. Une lame fine et glaciale lui frôla le cou une fraction de seconde. Il la repoussa de toute la force de son cerveau. Pourquoi se faire peur ? Son plan était parfait, tout allait très bien, il maîtrisait.

Puis ce fut très rapide.

Elle se tenait devant lui, droite et indéfectible mais à la fois semblait si légère, semblable à l'éther, prête à disparaître d'un instant à l'autre, avalée par les couloirs sans fin du métro, par les larges avenues de la ville nocturne, ou par la foule béante tout simplement. Il y avait dans ce moment quelque chose d'atroce, de terrible, un vertige puissant comme un tourbillon qui lui faisait un trou dans le coeur. 

Elle s'écarta un peu sans cesser de le regarder, un demi-sourire sur ses lèvres qui cependant venaient de frémir - à moins que ce ne fut qu'une impression de plus, une hallucination ajoutée aux multiples sensations dont il était victime en pagaille depuis qu'elle était apparue là, il y avait juste quelques minutes, ou bien étaient-ce des heures, ou bien des jours, il ne savait plus très bien. Tout ce qu'il savait c'était que cette vision allait incessemment disparaître.

Elle rajusta son cuir noir, balaya une mèche de cheveux sombres sur son front, découvrant un peu plus son beau visage énigmatique, et planta son regard sombre dans ses yeux. Alors n'y tenant plus, il attira sa tête vers lui et posa ses lèvres sur les siennes chastement.

Il eut juste le temps d'apercevoir une femme qui le regardait bizarrement, avec un air réprobateur. Déjà le corps mince et fragile qu'il croyait avoir saisi et qu'il se faisait une joie de connaître mieux bientôt, avait disparut complètement, évanescente silhouette happée par la lumière.

Il demeura cloué à sa place longtemps, bouleversé par l'horreur du vide qu'elle avait révélé. La lame froide du poignard qu'il avait sentie quelques instants auparavant contre sa peau appuyait maintenant et il sentit le sang affluer et perler.

Il la chercha vainement du regard. Elle avait bel et bien disparu. Seule trace charnelle, comme une empreinte insaisissable laissée exprès, flotta quelques instants encore le sillage de son parfum, entêtant, un mélange odieux de barbe-à-papa, de vanille, et de quelque chose d'amer, comme du gros sel sur une plaie vive, ou du sang, ou du sexe, il faillit perdre connaissance tant cette odeur avait pris possession de son coeur jusqu'à la révulsion ou à l'adoration.

Obsédante, fidèle, entière, l'image restait cependant.