matthewdols

photo : Matthews Dols

Ici je sais tu ne viendras pas. Je devrai attendre de déménager, attendre d'être enfin complètement chez moi. Comme avant. Je sais que tu aurais aimé chez moi avant.

Ici pourtant j'ai refait tout mon univers. A mes couleurs. 

C'est un îlot à part, c'est ma chambre, d'ailleurs c'est étonnant, à part la salle-de-bains et les toilettes c'est la seule pièce de l'appartement qui a un verrou. Ici tu ne le sais pas mais tu es là depuis longtemps. Pas ostensiblement bien sûr, jusqu'à il y a quelques semaines personne n'aurait pu se douter de ta présence dans ma chambre. Moi seule je savais.

Parfois j'ouvrais "ce" livre ou "celui-ci", parfois je caressais le bois doux et lisse de "cette" boîte, parfois je rouvrais "ce" fichier, et tu étais là. Un instant si bref, si intense, si puissant qu'il était capable de me rendre ma liberté toute entière, j'imaginais juste un endroit, une plage normande à marée basse, une chambre d'hôtel aux moulures haussmanniennes, mon ancien quartier, une gare, pas grande chose en fait, et j'étais partie si loin que les murs s'écroulaient. Tu étais là et tout était possible, et j'avais envie de tout, de courir sur la plage très longtemps, de tirer comme une brute, de toi qui me défonces, de manger dans un petit restau près de la plage avec toi, soudain j'avais faim, une faim pas possible de tous les plaisirs de la vie...Et puis presque rien, un bruit dans l'appartement, une voix, des persiennes qui se ferment me rappelaient à la réalité.

Maintenant que le retrait des troupes a sonné, il y a aussi ta photo près de mon lit, c'est tout ce que je me suis permis. 

Quand je serai enfin chez moi je sais que tu aimeras. Le blanc, le bleu ciel, les photos de l'armée, le bureau en verre, les archives bien rangées, le fauteuil Louis XV, mes peintures abstraites, ma bibliothèque, mes sacs de fille, les rayons de mon dressing pleins à craquer de fringues de tous les styles, et les dessins de ma fille.

En attendant ce jour, il me tarde d'être chez toi. Parce que je n'y viens pas en étrangère, en occupante, en annexante, c'est pas comme ça que tu m'as prise, j'y viens en reconnaissance comme on découvre une terre en même temps qu'on tombe amoureux d'elle.